Vies secretes

 

Vies secrètes: Observations sur l'art photographique de Gabrielle de Montmollin
Texte de Kate Regan, traduction de François Gallays

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Les poupées ne sont pas un jeu d'enfants dans les mains délicates et artificieuses de Gabrielle de Montmollin. Une séduction subreptice est à l'oeuvre dans ses photographies de poupées Barbie et de leurs cousines. Leurs postures, leur regard et leur théâtral égocentrisme nous entraînent vers un paysage inquiétant dont les contours ont la douce obstination des rêves. Lors d'une entrevue à propos de son art, G. de Montmollin compare ces compositions photographiques à «des bribes de rêves que je n'arrive jamais à me rappeler.»

Quiconque a déjà examiné de près des poupées devine qu'elles ont des vies secrètes. Par leur taille et leur fonction, elles s'apparentent aux icônes, aux idoles, aux marionnettes et autres simulacres du même genre qui manifestent tous un sens de l'autonomie assez trouble à l'égard de leurs créateurs. Ce sont les enfants qui jouent avec eux, mais les adultes aussi ne vénèrent-ils pas de petites figures humanoïdes, qui représentent les divinités, et qui, lors des rites cultuels dont ils sont l'objet chez nombre de peuples, sont vêtues de costumes somptueux, savamment mises en place et nourries symboliquement de mets spéciaux.

Les enfants ­ et certains artistes ­ acceptent en toute simplicité et sans détour la subliminale présencee des poupées. Par exemple, l'artiste non-conformiste sudiste, Bessie Harvey, a un jour détruit quelques-unes de ses miniatures d'allure féroce parce que, a-t-elle déclaré, elles étaient possédées du démon; elles auraient échappé au contrôle de leur créatrice. On reconnaît là l'antique fonds qui réunit le monstre de Frankenstein au Golem du folklore juif.

On pourrait croire qu'il n'y a rien de plus éloigné des monstres gothiques que les poupées Barbie: elles sont produites en masse, ont la mine et le sein perpétuellement épanoui, et sont omniprésentes jusqu'à la banalité, y inclus dans le domaine même de la déconstruction féministe. Cependant, G. de Montmollin, à qui il arrive parfois de parler de ses photographies comme s'il s'agissait d'art populaire, ne s'intéresse pas à l'éventuelle charge politique d'une Barbie. Elle a découvert l'âme derrière le kitsch.

Par ses mises en scène, et grâce à un usage mystérieux et inquiétant où l'objectif se fait regard déformant, elle donne à deviner la vie dissimulée de ses créatures. Et bien qu'elle les place à l'intérieur d'un décor, elle ne peut prédire comment elles se comporteront sous certains éclairages, ni quelles expressions fugitives un visage de poupée est capable de refléter. Elle exhibe ainsi toutes les métamorphoses que recèlent ces figurines.

«Souvent je pense à autre chose que ce qui est en train de se passer. Et puis, juste au moment où j'exige davantage, ça se passe,» dit G. de Montmollin. «Mais ce que c'est, le surplus qui est là, je ne sais pas ce que c'est, ni d'où ça vient.»

Dans son exposition de 1994, The meticulous construction of the tranquil life of Amazons, elle avait placé ses poupées dans des décors naturels: elles étaient enfouies dans le sable au bord de la mer, lézardant près d'un talus d'herbe sauvage, grimpant dans un arbre ou folâtrant sous une cascade. Elles rayonnaient de tendresse et leur peau synthétique prenait un éclat charnel. G. de Montmollin affirme un peu prosaïquement que leurs corps de plastique «prennent bien la lumière» mais c'est elle qui les amène à la lumière, qu'elle utilise pour dévoiler à la fois la vulnérabilité comme l'abandon espiègle qui se cachent derrière la stricte uniformité de ses sujets.

Certaines photos de son exposition de 1994 furent composées en studio. Au terme d'expériences où elle plongeait ces poupées dans des bols remplis d'eau, elle a réussi une de ses images parmi les plus évocatrices: une tête grandeur nature, les yeux laqués, étincelants, au regard fixe mais serein, arbore un sourire genre Mona Lisa pendant que des escargots se traînent sur son front, son menton, son cou... La poupée est transformée en un moi secret, une sirène, une naïade, sûre d'elle et étrangement belle. Les mollusques qui sillonent son corps peuvent nous donner des frissons, alors qu'elle semble les accueillir comme s'ils étaient des familiers (ou encore des bijoux mobiles).

Ayant découvert qu'il y avait après tout des limites à l'expression fixe de ses poupées, G. de Montmollin commença à les parer de faux visages. Pour sa nouvelle série Leading Ladies, qui pourrait être l'apogée des ses explorations avec les Barbie, elle a façonné des masques à partir de photos de magazines.

Le port de ces masques plonge les poupées dans un univers inquiétant tout à fait différent. Dominant ces mêmes corps de Barbie, si absurdement bien roulés, il y a maintenant, étonnants de réalisme, des visages d'enfants, d'hommes barbus, de femmes ordinaires. Ils ont été pour la plupart légèrement couturés ou ridés au cours de l'ajustement de la surface plane du papier à la surface moulée du plastique. Le résultat est à la fois comique et inquiétant. Quand on voit ces objets dans le studio, les masques se distinguent bien évidemment des corps, et les poupées, couchées en désordre sur les tables, sont inertes. Toutefois, grâce à l'alchimie de la photographie en noir et blanc, ces poupées affichent une vivacité qui dérange. Ratatinés et éveillés, ces visages sont de façon convaincante mortels.

«Quand j'ai commencé à les photographier, elles m'ont presque fait peur,» dit G. de Montmollin, «Elles ne devaient pas paraître si sinistres, ni avoir un impact aussi grand. De fait, je me suis même retenue un peu. J'ai un masque qui est celui d'un enfant qui chante, mais on dirait qu'il est en train de crier, et je m'en suis servie une ou deux fois seulement, alors que j'aimerais m'en servir tout le temps. Mais je sens qu'il y a bien autre chose derrière l'effroi qu'elles inspirent.»

Assez bizarrement, ces créatures avec leurs visages individualisés semblent moins proches de nous que les poupées typiques au regard sans expression. Pourtant, elles sont engagées dans des rituels de façon plus flagrante et avec plus d'assurance que ce qu'elles nous laissent entrevoir. Tandis que les Amazones invitent à une sorte de voyeurisme respectueux, les poupées masquées nous provoquent. Ce sont des mutants, plus agressifs que les poupées, mais trop outrés pour être humains. Une ou deux d'entre elles me remettent en mémoire le fameux travesti baroque du San Francisco des années soixante-dix, mais même lui n'avait pas le corps d'une Barbie.

G. de Montmollin travaille avec des poupées, des jouets en plastique et conçoit des mises en scènes depuis «la première fois que j'ai trouvé ma propre voix, ma propre vision en tant qu'artiste,» dit-elle. Bien qu'elle ait fait brièvement des paysages classiques, toujours en noir et blanc, elle est arrivée à la conclusion que la simple photographie n'était pas sa vocation. Elle créerait elle-même le «moment décisif», que recherchait Cartier Bresson, plutôt que d'attendre qu'il survienne.

Si elle perçoit son oeuvre comme de «l'art populaire photographique», c'est sans doute parce que l'équipement et l'installation de son studio sont primitifs et rudimentaires par rapport aux exigences professionnelles habituelles. Elle emploie toujours le même appareil Pentax manuel qu'elle a acheté il y a une dizaine d'années et ses projecteurs sont des «antiquités». Mais cela ne fait rien, car «tu peux toujours te débrouiller avec de l'équipement élémentaire. J'aime travailler à l'intérieur de limites et de restrictions parce qu'ainsi il faut vraiment aller chercher ce que tu veux dans ce qui est là.»

Bien que la composition narrative soit au coeur de ses photos, elles conservent toujours une part de mystère: on ne peut jamais savoir le fond de l'histoire. G. de Montmollin a consciemment tenté d'éviter le symbolisme explicite, ou «toute forme de signification politique». Elle cherche à toucher l'imagination plutôt que de susciter le commentaire. Son oeuvre repose sur une transparence d'où semble s'être absenté l'ego; ses créatures, nées d'une attention aussi intime que détachée, avancent sous les feux de la rampe et jouent leur propre mythologie.